Factures impayées d'une entreprise placée en redressement judiciaire
Sujet initié par celemenia, il y a 1 jour - 1333 vues
Bonjour,
Je me permets de vous solliciter car je m'interroge sur l'opportunité de saisir le tribunal de commerce pour réparer les manquements d'une entreprise qui est au bord de la faillite ; manquements répétés, mais qui, peut-être ne pourraient même pas être réparés, d'où mon doute.
Je suis prestataire indépendant d'une société éditrice dans le cadre d'un contrat de prestations de services signé en avril 2025.
Ce contrat court jusqu'au 31 décembre 2026 et prévoit une collaboration régulière, à raison de trois jours de prestations par semaine.
Depuis le début de cette collaboration, les délais de paiement ont été très régulièrement dépassés. Le contrat prévoit un règlement sous 30 jours, mais les paiements ont fréquemment été effectués avec 60 à 90 jours de retard, après de nombreuses relances de ma part, toujours restées vaines.
Le 12 mars 2026, la Société a été placée en redressement judiciaire. Je n'ai pas été informé directement par la société de cette procédure. J'en ai eu connaissance par la presse, ce qui m'a conduit à contacter le mandataire judiciaire et à déclarer une créance antérieure de 6 000 euros TTC correspondant à des factures impayées.
À la suite de l'ouverture du redressement judiciaire et du gel de cette créance antérieure, j'ai suspendu mes prestations en vertu du principe d'inexécution du contrat.
Toutefois, le 14 avril 2026, la directrice juridique de la Société, m'a expressément écrit par mail pour me demander la reprise de notre collaboration. Elle m'indiquait alors que, pour les prestations postérieures au jugement d'ouverture, les règlements seraient désormais effectués chaque semaine.
J'ai accepté cette proposition par écrit. J'ai donc repris l'exécution du contrat, considérant que la collaboration était maintenue et que les conditions contractuelles demeuraient applicables, sauf aménagement relatif au paiement hebdomadaire.
Une promesse là encore vaine.
Les factures postérieures au jugement d'ouverture n'ont pas été réglées en totalité. Deux factures de 1 512€ et 480€ ont été réglées, mais deux autres, de 2 118€ et 402€, restent à ce jour non acquittées.
À ces créances postérieures s'ajoute la créance antérieure déclarée de 6 000 € TTC.
Le montant total impayé s'élève donc à 7 992 € TTC.
J'ai saisi l'administrateur judiciaire et le mandataire judiciaire de cette situation.
L'administrateur judiciaire m'a écrit une première fois pour m'indiquer qu'un ordre de paiement de 1 512 € avait été passé. C'est exact.
Puis, le 3 juillet 2026, l'administrateur judiciaire m'a écrit que les factures de 2 118 € et de 402 € avaient été réglées le jour même par virement. Mais c'est faux. Je n'ai reçu aucun paiement.
À ce jour, malgré ces annonces écrites, aucun des règlements postérieurs annoncés ne m'est parvenu.
Cette situation me paraît particulièrement préoccupante, dans la mesure où :
la société a expressément demandé la reprise du contrat après l'ouverture du redressement judiciaire ; elle s'est engagée à régler les prestations postérieures chaque semaine ; elle n'a pas contesté les factures concernées ; l'administrateur judiciaire m'a indiqué que des paiements avaient été ordonnés ou réalisés ; mais aucun paiement effectif n'a été reçu.
C'est sans compter le fait que j'ai dû interrompre le contrat de prestations qui courait jusqu'au 31 décembre, car dans l'incapacité logique de poursuivre un travail pour lequel je ne suis pas payé, ou à des dates indéfinies. Cela m'est préjudiciable pour mon entreprise, car j'ai dû stopper malgré moi un contrat, sans réparation de cela.
Je m'interroge donc sur la nature exacte de ces créances postérieures : peuvent-elles être considérées comme des créances nées régulièrement après le jugement d'ouverture pour les besoins de la poursuite d'activité, devant être payées à échéance ?
Je m'interroge également sur la pertinence d'une action devant le tribunal de commerce, compte tenu du fait que la société semble aujourd'hui au bord de la faillite et manifestement incapable d'honorer ses engagements, y compris postérieurs au redressement judiciaire.
Ma question principale est donc la suivante :
Une action devant le tribunal de commerce est-elle juridiquement et économiquement judicieuse dans ce contexte, ou risquerait-elle d'être coûteuse et peu efficace compte tenu de l'état financier de la Société ?
Je souhaiterais notamment savoir :
si mes créances postérieures peuvent faire l'objet d'une action spécifique ; si l'action doit viser la société, l'administrateur judiciaire qui a tenu les engagements de la société et qui n'ont pas été honorés, ou les deux ; si le non-paiement de créances postérieures peut être porté utilement à la connaissance du tribunal chargé de la procédure ; si une demande de résiliation judiciaire ou de constat de rupture du contrat est envisageable ; et quelle stratégie serait la plus adaptée pour maximiser mes chances de recouvrement tout en limitant mes frais.
Je recherche, en outre, un avocat spécialisé dans un dossier aussi épineux que celui-ci, car ceux que je contacte me disent toujours ne pas être compétents (je suppose que le dossier est difficile et qu'ils n'ont pas envie de s'embêter)
Je vous prie d'agréer, Maître, l'expression de mes salutations distinguées.
Votre situation est juridiquement plus favorable que ne le laisse penser le sentiment d'impuissance que vous décrivez, à condition de bien distinguer deux catégories de créances qui n'obéissent pas au même régime, car c'est là que se joue toute votre stratégie.
Première catégorie, votre créance antérieure de 6 000 € TTC, correspondant aux factures nées avant le jugement d'ouverture du 12 mars 2026. Depuis l'ouverture du redressement, elle est gelée : l'article L.622-7 du code de commerce, rendu applicable au redressement judiciaire par l'article L.631-14, en interdit le paiement, et l'article L.622-21 arrête toute poursuite individuelle à son sujet. Vous avez fait exactement ce qu'il fallait en la déclarant au mandataire judiciaire : son sort dépendra désormais du plan de redressement, avec un échelonnement possible sur plusieurs années, ou, en cas d'échec de la procédure, de la distribution en liquidation. Aucune action en paiement n'est possible sur cette créance, et engager des frais pour tenter de la recouvrer par voie judiciaire serait une dépense perdue.
Seconde catégorie, et c'est le cœur de votre affaire, les factures nées après le jugement d'ouverture, soit vos 2 118 € et 402 € impayés correspondant aux prestations reprises à la demande de la société. Ces créances relèvent de l'article L.622-17 du code de commerce : nées régulièrement après le jugement d'ouverture, en contrepartie d'une prestation fournie au débiteur pendant la période d'observation, elles doivent être payées à leur échéance ( I ), et à défaut elles bénéficient d'un privilège qui les fait primer la quasi-totalité des autres créances ( II ). Votre intuition est donc exacte : ce sont bien des créances postérieures nées pour les besoins de la poursuite d'activité.
La conséquence est décisive. Contrairement à la créance antérieure, ces créances postérieures privilégiées échappent à l'interdiction des poursuites : la Cour de cassation reconnaît au créancier postérieur non payé à l'échéance un droit de poursuite individuelle ( Cass. com., 28 juin 2016, n° 14-21.668 ). Une action en paiement de vos 2 520 € postérieurs est donc juridiquement ouverte, y compris par la voie rapide et peu coûteuse de l'injonction de payer devant le tribunal de commerce.
Avant toute action, un réflexe gratuit et prioritaire : préservez votre privilège. L'article L.622-17, IV prévoit que les créances postérieures impayées perdent leur privilège si elles n'ont pas été portées à la connaissance de l'administrateur et, à défaut, du mandataire judiciaire, dans le délai d'un an à compter de la fin de la période d'observation. Vous les avez déjà saisis, c'est un bon point ; formalisez-le par lettre recommandée adressée à l'administrateur et au mandataire, en listant précisément les deux factures, leurs montants et leurs dates. C'est ce geste, plus encore que l'obtention d'un jugement, qui sécurise votre rang de paiement si la société bascule en liquidation.
Contre qui agir ? L'action en paiement vise la société débitrice, l'administrateur et le mandataire devant être appelés à la cause compte tenu de leur mission dans la procédure. L'administrateur n'est pas personnellement tenu des dettes de la société : sauf faute personnelle détachable de ses fonctions, vous ne pouvez pas le condamner à payer sur ses propres deniers. En revanche, le courrier par lequel il vous a écrit, le 3 juillet 2026, que les factures avaient été réglées le jour même par virement, alors que rien ne vous est parvenu, est une pièce à conserver soigneusement : il vaut reconnaissance de la dette et de son exigibilité, et une fausse affirmation de paiement peut, selon les circonstances, nourrir une contestation portée devant le juge-commissaire.
Sur le contrat lui-même, la reprise sollicitée par la société correspond à la continuation d'un contrat en cours au sens de l'article L.622-13 du code de commerce, applicable au redressement par l'article L.631-14. Or ce texte joue en votre faveur : en redressement, la prestation doit être payée au comptant, sauf délais que vous auriez expressément acceptés ( article L.631-14 ), et à défaut de paiement dans ces conditions le contrat est résilié de plein droit ( article L.622-13, III, 2° ). Autrement dit, vous n'êtes nullement tenu de poursuivre un travail qui n'est pas payé : votre suspension est fondée sur l'exception d'inexécution, et vous pouvez opposer la résiliation de plein droit du contrat sans avoir à en solliciter l'autorisation. Une résiliation judiciaire n'est même pas nécessaire ; il suffit de la constater et de la notifier par écrit. Les dommages et intérêts liés à cette rupture, au titre du préjudice subi du fait de l'interruption d'un contrat qui devait courir jusqu'au 31 décembre 2026, sont en revanche à déclarer au passif et ne bénéficient pas du privilège des créances postérieures ( articles L.622-13, V et L.622-17, III ).
Faut-il porter le non-paiement à la connaissance du tribunal de la procédure ? Oui, et c'est un levier réel. Le non-règlement de créances postérieures signifie que l'entreprise ne parvient pas à honorer le passif né après l'ouverture, ce qui constitue un motif de conversion du redressement en liquidation judiciaire, que le tribunal peut prononcer. Signaler cette situation, en produisant à l'appui le courrier de l'administrateur annonçant à tort le paiement, met une pression concrète et peut accélérer soit le règlement, soit la clarification du sort de l'entreprise.
Pour répondre enfin à votre vraie question, celle de l'opportunité économique, voici la hiérarchie que je vous suggère. D'abord, gratuit et déterminant, la notification recommandée à l'administrateur et au mandataire pour verrouiller le privilège de vos créances postérieures. Ensuite, une mise en demeure de payer au comptant, rappelant votre droit de poursuite individuelle et la résiliation de plein droit du contrat. Enfin seulement, si le silence persiste, une injonction de payer sur les 2 520 € postérieurs : peu coûteuse, elle vous procure un titre exécutoire. Gardez à l'esprit que la difficulté du dossier n'est pas d'obtenir un jugement, que vous obtiendrez sans peine puisque la dette n'est pas contestée, mais de récupérer effectivement les fonds, ce qui dépend de la solvabilité de la société. C'est précisément là que le privilège de l'article L.622-17 prend toute sa valeur : il vous place devant presque tous les autres créanciers dans la distribution, y compris en cas de liquidation.
Un mot sur votre recherche d'avocat : ce type de dossier relève du droit des entreprises en difficulté et des procédures collectives, souvent couplé au recouvrement, ce qui est une spécialité en soi et explique que des confrères généralistes se déclarent incompétents. Orientez votre recherche vers un avocat pratiquant habituellement les procédures collectives, qui saura articuler créance antérieure, créances postérieures et sort du contrat en cours.
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